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Une nouvelle extraite de Suite pour Eurydice, de Françoise Rachmuhl :
Miroir
à Ovide
à Poussin
au Caravage
Tout commence par un bruit de branches brisées, une galopade comme d’une bête traquée, dans le petit bois qui cerne l’étang. C’est un bois aux arbres malingres, plein de papiers sales, de boîtes cabossées, de plastiques, dans une banlieue sans grâce.
Il sort du bois, il écarte les branches qui le giflent, il s’affale, à plat ventre, sur la rive. Sa tête pend, ses bras zébrés de griffures, ses mains rougies s’enfoncent dans l’eau. L’étang se trouble un peu, puis se rassérène. Il ne bouge plus.
Elle, dans sa tour, l’attend.
C’est l’heure de la soupe du soir, du soupir de soulagement parce qu’on atteint la fin de la journée, qu’on peut étendre devant soi ses jambes enflées, un instant, avant de regagner sa cuisine. Un instant, ensuite elle se dirige vers son fourneau, lourdement, pour surveiller la cuisson du repas. Il ne va pas tarder. Enfin elle l’espère.
Il ne bouge pas, étendu de tout son long, la tête inclinée contre l’eau, dans une pose gracieuse. Des débris de végétation sont pris dans sa tignasse. Le soleil couchant, avant de s’éteindre, dore sa silhouette élégante et musclée, les fesses rondes bien moulées dans le jean, le T-shirt déchiré, les bras abandonnés, les mains dont l’eau efface les sales traces. Mais un peu de sang encore reste sous les ongles.
Il ne bouge pas. Il n’entend ni le chœur des oiseaux saluant le départ du soleil, ni le bourdonnement de l’autoroute proche. Il n’a d’oreilles que pour le rythme de son souffle, qui s’apaise peu à peu. Il n’a d’yeux que pour son reflet.
Elle l’attend en touillant son ragoût, dans le choc des couvercles remués, dans la bonne odeur des légumes et des épices. Il ne va pas tarder. Elle est patiente. Elle l’a été pour le père, elle l’est pour lui. Longue habitude.
Dans l’étang il distingue ses traits encore précis malgré la lumière déclinante, son long nez fin, le pli de ses lèvres charnues, comme toujours écartées dans un demi-sourire narquois –le visage banal, trop joli, d’un petit caïd de banlieue.
Mais il ne se reconnaît pas. C’est son visage habituel pourtant. Cela ne devrait pas. Il se sent autre. Il devrait avoir un mufle de bête. Ce n’est pas lui, ce visage lisse, dans le miroir de l’eau. Il n’y a que ses yeux qu’il admette. Enfoncés dans l’orbite, plus noirs que d’ordinaire, des yeux fixes qui le regardent, lui demandant : pourquoi ? pourquoi ? pour le fric ?... Même pas.
Dans sa cuisine elle tourne encore un peu en rond. Elle traîne les pieds. Elle prend une casserole, la repose. Tout est prêt. Ça mijote doucement sur le feu. Comme d’habitude elle attend son fils. Qu’est-ce qu’il fabrique ?... Pourvu que…
N’y va pas, lui avait dit sa mère. N’y va pas, avait répété Yasmine en écho. Yasmine, sa petite amie. Elle a un nom de fleur.
Il s’agit bien de fleurs ! Il ne les a pas écoutées, ce ne sont que des femmes. Il y est allé, il le fallait. Il l’a fait. Oui, il l’a fait. Ça n’a pas été facile. Il l’a fait, tout le monde n’en aurait pas été capable, c’est sûr. Mais pourquoi ?
Dans la pénombre grandissante, les yeux de l’étang le regardent et répètent : pourquoi ? Il ne sait pas répondre. Il n’a qu’à s’en aller. Il le faut. Le temps presse. Il doit absolument bouger.
La mère a fini par éteindre le feu sous le ragoût. Elle va grignoter, seule, un petit morceau. Elle n’a pas faim.
L’air fraîchit, il frissonne. La lumière s’est éteinte dans le ciel devenu mauve, devenu gris. Elle s’est réfugiée dans l’étang dont la surface reste claire encore un moment. Assez pour qu’il devine en dessous de lui le visage de l’autre, l’étranger, la bête qui le regarde. Pourquoi ? Pourquoi ?
Il ne peut pas lui échapper. Il demeure, immobile, sans volonté, prisonnier de son reflet.
Si bien captif qu’il n’entend pas se rapprocher dans les taillis les pas pourtant sonores des flics.
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